Dix ans.
Dix ans que Paris s’est figée dans l’horreur.
Dix ans que des Français ont été abattus sur une terrasse, dans une salle de concert, dans les rues de leur propre pays.
Dix ans que l’État promet que “plus jamais ça”.
Et dix ans plus tard, on se recueille. On allume des bougies. On poste des drapeaux.
On parle de résilience. On cite Camus. On dépose des fleurs.
Mais à quoi sert la mémoire si on refuse de regarder la réalité en face ?
À quoi sert le deuil national si l’on continue, jour après jour, à le trahir dans nos actes ?
Mais la vérité, c’est qu’on commémore sans savoir.
Et peut-être sans vouloir savoir.
Parce que dix ans plus tard, toutes les informations ne sont toujours pas publiques.
Où sont les bandes audio complètes des attentats ?
Où sont les premiers témoignages des agents du RAID ?
Où sont les décisions de commandement, les ordres donnés, les fautes commises, les délais absurdes ?
Pourquoi un peuple à qui on demande d’avoir confiance n’a-t-il pas accès à la vérité complète ?
On nous parle de résilience. Mais il n’y a pas de résilience sans vérité.
Il n’y a pas de vérité sans transparence.
Et il n’y a pas de démocratie sans un minimum de courage à dire ce qui dérange.
Aujourd’hui, dans certains médias, on préfère expliquer que le vrai danger en prison, c’est “l’ultra-droite”.
104 personnes sur 80 000 détenus.
Pendant ce temps, Salah Abdeslam, figure centrale des attentats du 13 novembre, a été placé en garde à vue pour possession suspecte d’une clé USB. Une enquête en cours pour organisation d’une attaque terroriste.
Mais pas d’indignation majeure car maintenant, il veut se réconcilier.
Le problème ne vient pas de l’oubli. Il vient du tri.
On sélectionne les souvenirs acceptables.
On étouffe ceux qui dérangent.

La mémoire devient narrative.
On la sculpte. On la formate. On la rend conforme.
Et ce qu’on ne veut pas entendre… on le classe “secret”, ou on l’enterre dans le silence.
C’est ainsi qu’on tue la mémoire, une deuxième fois.
Pas par violence. Par confort.
Car commémorer, ce n’est pas pleurer à date fixe.
C’est avoir l’honnêteté de reconnaître les failles.
C’est demander pourquoi certaines alertes n’ont pas été prises au sérieux.
C’est questionner la chaîne de commandement.
C’est dire que les outils de renseignement ne suffisent pas si les décisions politiques sont floues ou hésitantes.
Commémorer, c’est se souvenir des faits.
Pas les réécrire pour satisfaire l’idéologie dominante.
La mémoire, ce n’est pas une opportunité éditoriale. C’est un devoir moral.
Et ce devoir passe par une question simple :
Que vaut encore l’information, quand elle n’a plus de valeur ?
Quand la presse devient porte-voix de communicants,
Quand les alertes sont filtrées selon le prisme politique,
Quand on préfère les hashtags à la rigueur,
Quand on parle de “résilience” pour ne pas dire “renoncement”,
alors il ne reste plus grand-chose.
On commémore des morts dans la même bouche qui excuse les vivants qui les ont tués.
On explique aux Français qu’ils doivent se surveiller entre eux, pendant qu’on désarme ce qui protège, et qu’on instrumentalise ce qui informe.
Ce 13 novembre, je ne viens pas écrire un hommage.
Tout a déjà été dit.
Mais ce qu’on n’a pas encore dit, c’est à quel point cette société choisit d’oublier ce qu’elle ne veut pas voir.
Le terrorisme n’est pas qu’un événement. C’est une idéologie.
Et quand une idéologie tue 130 personnes en une nuit,
on ne réagit pas avec des tribunes sur le vivre-ensemble.
On protège. On agit. On nomme. On trace une ligne.
La sécurité d’un peuple n’est pas une variable d’ajustement.
Elle est un socle. Une colonne vertébrale.
Et aujourd’hui, cette colonne est fissurée.
On parle de société “surveillée”, mais on a peur de surveiller ceux qui représentent une réelle menace.
On déploie des outils intrusifs pour le citoyen lambda, mais on laisse des individus classés S circuler, étudier, parfois même… devenir député.
Pendant que les Français sont contrôlés pour une vidéo sur les réseaux sociaux ou un compte sur X, d’autres disposent encore d’un espace de manœuvre.

Et l’État regarde ailleurs.
Pire : on accuse les sceptiques d’être extrémistes.
Mais ce qui est extrême, c’est de réécrire l’histoire à mesure qu’elle refroidit.
Ce qui est extrême, c’est de traiter ceux qui posent des questions comme des perturbateurs.
Ce qui est extrême, c’est de ne pas avoir le courage de dire ce que tout le monde voit.
Car commémorer, c’est aussi se souvenir de la valeur de l’information.
Et quand l’information devient suspecte, quand elle est filtrée, scénarisée, marchandisée… alors c’est tout un pays qui se brouille avec lui-même.
La vérité n’est pas confortable. Mais elle est nécessaire.
Et si la France veut être forte, elle doit être lucide.
Et si elle veut être digne, elle doit respecter ses morts par l’honnêteté, pas par le storytelling.
Le seul vrai tabou, c’est d’exiger de la clarté.
De demander à nos institutions de faire preuve de discernement.
D’attendre de nos médias autre chose qu’un copier-coller de dépêches.
D’espérer d’un Président qu’il comprenne que la menace ne vient pas d’un tweet, mais de tout ce qu’il ne veut pas regarder en face.
La vérité, c’est que dix ans plus tard, le vernis craque.
La société est plus méfiante, plus divisée, plus fragile.
Et à force de confondre sécurité et surveillance, information et communication, on creuse notre propre vulnérabilité.
Commémorer, c’est se souvenir aussi de ce qu’est un pays lucide.
Un pays capable de dire : plus jamais ça, et de le penser.
Aujourd’hui, 13 novembre 2025, il ne s’agit pas seulement de se souvenir. Il s’agit d’avoir le courage de poser la seule question qui compte :
Pourquoi refuse-t-on encore de tout dire ?
Et tant qu’on n’aura pas cette réponse, toutes les cérémonies du monde n’y changeront rien.