Amine Kessaci : un cri du cœur des quartiers nord, un appel à la conscience collective

Dans les ruelles étroites de Frais-Vallon, où le bitume semble encore porter les échos d’une enfance partagée, j’ai grandi à quelques mètres seulement de là où Amine Kessaci a vu le jour. Les mêmes bancs d’école, les mêmes cages d’escalier, les mêmes silences épais qui enveloppent les quartiers nord de Marseille.

Dans les ruelles étroites de Frais-Vallon, où le bitume semble encore porter les échos d’une enfance partagée, j’ai grandi à quelques mètres seulement de là où Amine Kessaci a vu le jour. Les mêmes bancs d’école, les mêmes cages d’escalier, les mêmes silences épais qui enveloppent les quartiers nord de Marseille. Ma première confrontation avec le trafic, c’était déjà en 6e, au collège Jacques Prévert. Pas encore omniprésent, mais déjà là, en filigrane. Dans la cour, dans les regards, dans les détours vers la pinède voisine.

Alors quand, il y a quelques semaines, j’ai vu surgir le nom d’Amine dans mon fil d’actualité, c’était plus qu’un titre. C’était un rappel. Brutal. Physique.

J’ai entendu parler d’Amine juste avant la sortie de son livre, Marseille, essuie tes larmes. Le titre m’a happé. Je l’ai commandé, je l’ai lu en quelques soirs. C’était brut, sans fard, et d’une lucidité qui dérange. Pas un manifeste de circonstance, mais une dissection précise de ce que le narcotrafic fait à une ville, à une génération, à une famille. On sentait que ce n’était pas une posture : c’était un cri.

Je m’étais dit que je lui écrirais. Que je prendrais le temps de lui dire merci, simplement, pour ce qu’il avait mis noir sur blanc.

Et puis Mehdi a été assassiné. Vingt ans. En plein jour. Comme un coup de massue.

Alors non, je ne lui ai pas écrit. Parce que dans ces moments-là, on se sent presque de trop. On n’ose pas venir troubler le silence d’un deuil qui vous fauche jusqu’à l’ossature. Parce que parfois, il y a des douleurs qu’on respecte en reculant d’un pas. Mais ce pas de côté n’enlève rien à l’admiration.

Aujourd’hui, je me rattrape comme je peux. Avec ces mots.

Un combat viscéral, porté à bout de souffle

Amine n’est pas un “militant de plateau”. Né en 2003, il est de cette génération qui refuse de baisser les bras. En 2020, il crée l’Association Conscience, pour alerter sur l’emprise du narcotrafic et les ravages silencieux qu’il inflige à nos territoires. Son livre n’est pas un essai théorique : c’est une cartographie du réel, un cri d’urgence lancé depuis les entrailles de la ville.

Il parle des tours de Frais-Vallon non comme d’un décor de misère, mais comme des témoins de l’abandon. Un État absent. Des familles fracturées. Des jeunesses sacrifiées dans un système où la violence est promue comme seule voie d’ascension.

“Je ne me tairai pas”

Après la mort de Mehdi (qualifiée de “crime d’avertissement” par les enquêteurs) Amine a tenu bon. Malgré la douleur, malgré les menaces. Il a déclaré :

“Non, je ne me tairai pas. Je dirai et redirai que mon frère Mehdi est mort pour rien. Je parlerai de la violence du narcotrafic.”

Ses mots ont franchi les murs. Le Parlement européen l’a entendu. Le 24 novembre, la présidente Roberta Metsola lui a rendu hommage dans l’hémicycle.

Mais dans les médias français ? Silence.
Sur les réseaux sociaux ? Silence.
Parmi celles et ceux qui prétendent parler “au nom des quartiers” ? Un mutisme coupable.

Culture du silence, ou culture du déni ?

Ce silence est d’autant plus insupportable qu’il vient parfois de ceux qui, par posture ou stratégie, participent à normaliser l’innommable.

On encense un imaginaire des quartiers où la débrouille flirte avec le danger, où le “business” devient folklore. Des figures culturelles, locales ou nationales, adoptent une rhétorique qui glorifie l’illégal, sans jamais en assumer les conséquences. On romancise la violence, on stylise le deal, on célèbre la transgression.

Pendant ce temps, les corps tombent.

Et les familles enterrent leurs enfants.

Amine, lui, refuse cette logique. Dans son livre, il parle de ces récits qui piègent, de ces modèles qui enferment. Il appelle à briser le miroir déformant, à reprendre la main sur les imaginaires.

Et il faut le dire : à ce jour, aucune grande figure médiatique, culturelle ou sportive n’a publiquement pris position après la mort de Mehdi.

Aucun mot. Aucune ligne. Rien.

Une indignation à géométrie variable

Ce silence n’est pas que culturel. Il est aussi politique.

Oui, des élus étaient là, lors de la marche blanche du 22 novembre. Oui, des mots ont été dits. Mais derrière les slogans, que reste-t-il ? Des politiques molles, des coups de com’, des “plans quartiers” qui changent de nom tous les trois ans mais pas de fond.

Amine ne mâche pas ses mots :

“L’État doit prendre acte de l’échec de ses actions.”

Et il a raison. Parce qu’à force de tolérer l’intolérable, de parler de “réduction des risques” sans parler de réduction des réseaux, on crée les conditions de ces drames.
“Marseille, essuie tes larmes.”
Ce n’est pas juste une formule. C’est un testament.
Un appel à ce que cette ville cesse d’accepter l’inacceptable.

Ne pas détourner les yeux

Je ne suis pas un observateur lointain. Je suis un enfant de ces rues.
Et comme en cybersécurité, il y a des failles qu’on choisit d’ignorer. Jusqu’à ce qu’il soit trop tard.
Le trafic est une brèche. Une brèche sociale. Une brèche morale. Une brèche politique.

Ignorer Amine Kessaci, c’est l’élargir.

Le soutenir, c’est la refermer, mot après mot, action après action.

À Amine, ce modeste hommage.
Ton livre est une balise. Une balise pour celles et ceux qui, comme nous, refusent la fatalité.
Mehdi et Brahim ne sont pas morts pour rien si ta voix persiste.
Et nous, enfants de Frais-Vallon, devons continuer à essuyer ces larmes – non pas pour nous résigner, mais pour rebâtir.

“Marseille, essuie tes larmes – Vivre et mourir en terre de narcotrafic”

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Christophe Mazzola
Expert en cybersécurité, auteur de Être en cybersécurité, né à Marseille, fils des quartiers nord.

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