En France, on forme des ingénieurs, des juristes, des policiers, des diplomates, des enseignants. Mais on ne forme toujours pas, à grande échelle, ceux qui sont déjà en train de livrer les combats du XXIe siècle : les hackers.
Et pourtant, c’est bien là que se joue une partie de notre souveraineté, de notre résilience collective, et même de notre capacité à bâtir une société numérique digne de ce nom.
Les hackers ne sont pas le problème. Ils sont la solution.
J’ai passé ma carrière à croiser ces profils atypiques. Certains en conférences, d’autres dans des groupes informels, parfois dans des sphères plus underground. Qu’ils travaillent pour des CERTs, des entreprises, des institutions ou dans l’ombre, ils ont en commun un rapport au monde très particulier : curiosité radicale, goût du détail, méfiance des hiérarchies, amour de la beauté cachée dans les systèmes.
Un bon hacker, c’est un artiste. Un compositeur de logique. Quelqu’un qui voit ce que la majorité ne perçoit pas. Quelqu’un qui comprend qu’un bug n’est pas une erreur, mais une porte.
Et ces portes, il faut les connaître, les cartographier, les refermer. Car pendant que nous débattons en commission ou en conseil d’administration, d’autres les franchissent : États hostiles, groupes mafieux, cybercriminels bien organisés… eux n’attendent pas le feu vert d’un ministère.

Des talents précoces, souvent en marge
Ce qui m’inquiète le plus, ce n’est pas l’absence de compétences en cybersécurité. C’est que ceux qui les possèdent naturellement n’ont aucun chemin officiel pour les mettre au service du bien commun.
On les repère parfois dès 13 ou 14 ans. Ils modifient des jeux vidéo, créent des bots, bidouillent des scripts… Et à ce moment critique, deux chemins s’ouvrent à eux : celui de la reconnaissance ou celui de l’exclusion.
Si l’on ne leur tend pas la main, ce sont les cybercriminels qui le feront. Ils le font déjà. En promettant du fun, de l’argent, une communauté. Parfois simplement en leur disant : « On t’a vu, tu es doué. »
Quand l’école ne comprend pas ces profils, que les institutions les étiquettent comme “hors normes”, ils finissent par croire qu’ils n’ont pas leur place. Alors qu’en réalité, ils sont peut-être notre meilleure chance.
Et je le dis en connaissance de cause : j’étais l’un d’eux. J’ai grandi dans cette culture. J’ai appris en explorant, en démontant, en testant, en cassant parfois, pour comprendre, jamais pour nuire. Ce que j’ai trouvé dans cet univers, c’est une forme de liberté, de puissance, de sens. Et plus tard, une mission.
Le Royaume-Uni montre la voie, et nous ?
Le projet britannique “The Hacking Games”, en partenariat avec la Co-op, l’a bien compris : identifier ces jeunes hackers dès leur phase d’apprentissage, les orienter vers des carrières d’ethical hackers, leur donner un cadre et des mentors, c’est un investissement dans notre sécurité nationale.
C’est aussi une réponse politique à un problème social : donner un futur à des jeunes souvent marginalisés, neuroatypiques, ou simplement incompris. Ce n’est pas un programme informatique, c’est une politique publique à part entière.
Pourquoi ne pas faire de même en France ?
Nous avons des talents, des écoles, des associations. Nous avons même des clubs d’initiation dans certains lycées ou fablabs. Mais rien de structuré, de national, de digne d’une véritable ambition républicaine.
Ce que je propose
Je ne me contente pas de dénoncer. Voici une proposition concrète :
Créer un programme public d’identification, de formation et d’intégration des jeunes hackers, dès le collège.
Lier ce programme à des parcours certifiants en cybersécurité, en collaboration avec l’Éducation nationale, l’ANSSI et les grandes écoles.
Mobiliser les experts, les hackers éthiques, les entreprises et les chercheurs pour créer un mentorat national, capable de transmettre une éthique, un cadre, un avenir.
La culture hacker, c’est de la résistance
Oui, la culture hacker est subversive. Elle remet en cause l’ordre établi. Elle explore, elle dérange, elle ose. Mais c’est précisément pour cela que nous en avons besoin.
Si nous voulons une République numérique digne de ce nom, nous devons intégrer les hackers dans notre récit collectif. Non pas comme des exceptions ou des menaces, mais comme des piliers d’un nouvel humanisme numérique.
Il est temps d’arrêter de courir derrière les cyberattaques. Formons ceux qui sauront les prévenir, les comprendre et les contrer.
Avant que d’autres ne les enrôlent.
Découvrez mes passages dans les médias et la presse.