Gmail lit vos mails pour entraîner son IA et vous ne l'avez probablement pas désactivé
Google vient de franchir un seuil. Et comme souvent, sans tambour ni trompette. Depuis peu, Gmail peut analyser automatiquement le contenu de vos messages et de vos pièces jointes, non pas pour filtrer les spams ou vous proposer une réponse automatique, mais…

Il ne s'agit pas d'une énième mise à jour anodine. Depuis quelques jours, plusieurs utilisateurs de Gmail découvrent que leurs paramètres ont été modifiés par défaut pour permettre à Google d'analyser le contenu de leurs emails et de leurs pièces jointes afin d'entraîner ses modèles d'intelligence artificielle. Traduction : vos correspondances privées deviennent matière première pour Gemini, la nouvelle IA maison. Et si vous ne touchez à rien, tout est activé.
Officiellement, Google veut améliorer Smart Compose ou réponses intelligentes, ces suggestions automatiques qui finissent vos phrases. Officieusement ? C'est un changement profond de paradigme sur ce que nous considérons encore comme « nos » données.
Quand la case « confidentialité » est cochée par défaut contre vous
Le plus troublant ici n'est pas l'usage de l'IA. C'est la méthode. Google a activé ces paramètres sans vous demander votre avis explicite. Pas de pop-up intrusif. Pas de fenêtre d'acceptation. Juste une case cochée, dans les tréfonds des paramètres, que vous ne découvrirez que si vous allez activement la chercher.
C'est du dark pattern : une manipulation douce qui repose sur l'inertie des utilisateurs. On parie que vous ne changerez rien. Et Google gagne ce pari dans 99% des cas.
Gmail entraîne-t-il vraiment son IA avec vos e-mails ?
Posons les faits, parce qu'ils comptent. Le 21 novembre 2025, Google a démenti publiquement : « Nous n'utilisons pas le contenu de votre compte Gmail pour entraîner notre modèle d'IA Gemini. » L'entreprise assure n'avoir modifié les réglages de personne et rappelle que ses fonctions intelligentes existent depuis des années.
Malwarebytes, dont l'alerte avait mis le feu aux poudres, a corrigé son article : Gmail analyse bien le contenu de vos messages, mais pour faire tourner ses propres outils, filtrage du spam, classement par catégorie, suggestions d'écriture, ce qui n'est pas la même chose qu'entraîner une IA générative. Ces fonctionnalités remontent à 2017. La panique de novembre 2025 est née d'une reformulation et d'un déplacement de ces paramètres par Google, dont la nouvelle formulation, trop vague, prêtait à confusion.
Faut-il pour autant refermer le dossier ? Non. Le démenti porte sur un mot, « entraîner ». Il ne dit rien du reste : le contenu de vos e-mails reste lu, les réglages ont été réécrits sans qu'on vous demande votre avis, et la charge de dire non repose toujours sur vous. Aux États-Unis, un recours collectif, « Thele contre Google », déposé le 11 novembre 2025 devant un tribunal fédéral, accuse d'ailleurs l'entreprise d'avoir activé son IA Gemini le 10 octobre 2025 sur Gmail, Chat et Meet sans consentement, et d'accéder à l'historique des communications privées, en violation de plusieurs lois sur la vie privée. Le fond du reproche est exactement le mien : la méthode.
Depuis, cette plainte a connu un premier revers. Le 7 juillet 2026, la juge fédérale Noël Wise, du tribunal du district nord de la Californie, a rejeté le recours faute de qualité pour agir : les plaignants n'avaient pas établi de préjudice concret, seulement le fait que Gemini pouvait accéder à leurs données. « Les plaignants ont pour l'instant seulement allégué que Gemini pourrait servir à suivre leurs données, ce qui ne suffit pas à établir un préjudice réel », a-t-elle écrit, tout en les autorisant à déposer une version amendée. Le juge n'a pas dit que Google avait raison sur le fond ; il a dit qu'on ne lui avait pas encore prouvé le dommage. Le reproche de méthode, lui, reste entier.
Une IA qui accède à vos secrets : quels risques ?
Soyons clairs : que Gemini soit ou non nourri directement de vos messages, ces fonctions accèdent bel et bien au contenu de vos messages, de vos fichiers joints, de vos habitudes d'écriture. Même si Google promet une anonymisation et des traitements sécurisés, cela reste un accès direct à ce que vous considérez comme privé.
Cela pose trois problèmes majeurs :
- Consentement biaisé : vous n'avez pas réellement accepté. On vous a fait consentir par défaut.
- Opacité fonctionnelle : impossible de savoir comment vos données sont utilisées, où elles sont stockées, par qui elles seront relues, corrigées, ou exploitées.
- Effet boule de neige : si Google le fait, les autres suivront. Et demain, ce seront vos messages pro, vos documents légaux, vos discussions médicales.

En France, ces fonctions sont-elles activées par défaut ?
Bonne nouvelle pour les lecteurs français : en principe, non. Dans l'Espace économique européen, dont la France, mais aussi au Royaume-Uni, en Suisse et au Japon, les fonctions intelligentes de Gmail sont désactivées par défaut. La raison tient en quatre lettres : le RGPD. Là où la réglementation est stricte, Google doit recueillir un consentement avant d'exploiter vos données à ces fins ; là où elle l'est moins, comme aux États-Unis, tout est activé d'office et c'est à vous d'aller éteindre l'interrupteur.
C'est exactement ce que je défends : ce n'est pas la bonne volonté d'une plateforme qui protège l'utilisateur, c'est la règle de droit. On l'a encore vu quand Google a commencé à activer par défaut des résumés d'e-mails générés par Gemini pour certains comptes, d'abord en anglais : là aussi, la fonction est restée désactivée par défaut dans l'Union européenne, au Royaume-Uni, en Suisse et au Japon. Le bouclier n'est pas technique. Il est juridique. Raison de plus pour le renforcer plutôt que de l'affaiblir.
Et ce bouclier a des dents. Le 1er septembre 2025, la CNIL a infligé à Google une amende de 325 millions d'euros, dont 200 millions à Google LLC et 125 millions à Google Ireland, notamment pour avoir glissé des publicités entre les courriels des utilisateurs de Gmail sans leur consentement, assortie d'une injonction de cesser sous six mois sous peine de 100 000 euros par jour. Aucune promesse d'anonymisation, aucune charte de bonne conduite n'aurait produit ce résultat. Il a fallu une règle contraignante et un régulateur décidé à l'appliquer.
Ce que cela dit de notre rapport au numérique
Ce n'est pas une question technique. C'est une question de civilisation numérique.
Nous vivons une époque où la technologie avance plus vite que les garde-fous législatifs, éthiques ou citoyens. Quand vous utilisez Gmail, vous n'êtes pas juste un client : vous êtes un vecteur d'entraînement pour des IA qui vous connaissent mieux que vous-même.
On nous promet des gains de productivité, des assistants plus pertinents, une vie numérique plus fluide. En réalité, on nous retire la souveraineté cognitive sur ce que nous écrivons, pensons et partageons.
Comment désactiver les fonctions intelligentes de Gmail ?
Concrètement, tout se joue à deux endroits, et il faut agir sur les deux. Dans les paramètres de Gmail, décochez « Fonctionnalités intelligentes dans Gmail, Chat et Meet ». Puis désactivez les « Fonctionnalités intelligentes dans Google Workspace » et « dans d'autres produits Google », rangées ailleurs. Tant que ces deux réglages ne sont pas coupés, l'opt-out n'est pas complet.
La plupart des articles s'arrêtent là. C'est utile. Ce n'est pas suffisant.
Ce qu'il faut, c'est élever le niveau du débat public autour de ce qui doit rester inaliénable dans un monde numérique.
- Vos messages ne devraient jamais être analysés sans votre accord explicite, et éclairé.
- Une IA ne devrait pas pouvoir être nourrie de conversations privées sans un consentement individuel.
- Les géants du numérique doivent assumer des devoirs de loyauté face à des utilisateurs qu'ils savent passifs, parfois vulnérables, souvent peu informés.
Au-delà du réglage, trois réflexes :
- Informez vos proches, vos collègues, vos clients. Si vous gérez des données sensibles pour d'autres, vous avez une responsabilité.
- Posez la question à vos prestataires numériques : où vont mes données, qui les lit, pour quoi faire ?
- Militez pour une régulation européenne forte sur l'usage des données personnelles à des fins d'entraînement IA. Le RGPD était une première étape. Il est temps de passer à la suite.
Une culture numérique à (re)bâtir
Ce sujet rejoint ce que je défends dans mon livre Être en cybersécurité : on ne protège pas ce qu'on ne comprend pas.
Chaque fois qu'une plateforme pousse ses utilisateurs vers plus de simplicité au détriment du contrôle, elle entame leur autonomie. Et chaque fois que l'on cède sur ces petits détails, une case cochée ici, une autorisation vague là, on construit une société de dépendance technologique.
Or, une démocratie numérique saine repose sur trois piliers :
- La transparence dans les règles du jeu,
- Le consentement éclairé des utilisateurs,
- La possibilité de refuser sans pénalité fonctionnelle.

Ce n'est pas une bataille contre l'intelligence artificielle. C'est une bataille pour une intelligence humaine du numérique.
Parce qu'un outil, aussi puissant soit-il, ne devrait jamais décider pour vous ce qu'il fait de votre vie privée.
Sources
- Démenti de Google, « nous n'utilisons pas le contenu de votre compte Gmail pour entraîner notre modèle d'IA Gemini » (21 novembre 2025) : 9to5Google et Vert.
- Correction de l'alerte initiale et rôle réel des fonctions intelligentes (tri, classement, suggestions), en place depuis 2017 : Malwarebytes et Vert.
- Fonctions intelligentes désactivées par défaut dans l'Espace économique européen, au Royaume-Uni, en Suisse et au Japon ; résumés d'e-mails par Gemini activés par défaut ailleurs : KultureGeek et Malwarebytes.
- Recours collectif « Thele contre Google » déposé le 11 novembre 2025, activation présumée de Gemini le 10 octobre 2025 sans consentement : Top Class Actions et classaction.org.
- Rejet de la plainte « Thele contre Google » le 7 juillet 2026 par la juge Noël Wise (district nord de la Californie) pour défaut de préjudice concret, avec possibilité de la redéposer : Bloomberg Law et Law Commentary.
- Amende de 325 millions d'euros infligée à Google par la CNIL le 1er septembre 2025 pour des publicités insérées entre les courriels Gmail sans consentement : CNIL.
- Position de Google sur l'entrée de Gmail dans « l'ère Gemini » : blog officiel de Google.
- Autres analyses de la controverse : PC Gamer et TechRepublic.
Questions fréquentes
Gmail entraîne-t-il vraiment son IA avec mes e-mails ?
Google le dément. Le 21 novembre 2025, l'entreprise a déclaré ne pas changer les réglages des utilisateurs et ne pas utiliser le contenu de Gmail pour entraîner son modèle Gemini. Malwarebytes, à l'origine de l'alerte, a corrigé son article : les « fonctions intelligentes » lisent bien vos e-mails, mais pour les trier, les classer et suggérer des réponses, pas pour entraîner l'IA générative.
Que font réellement les « fonctionnalités intelligentes » de Gmail ?
Elles existent depuis 2017. En analysant vos messages, elles classent les e-mails par catégorie (principale, promotions, spam), proposent des réponses automatiques et complètent vos phrases. La confusion de novembre 2025 vient d'une reformulation et d'un déplacement de ces paramètres par Google, dont la nouvelle formulation, vague, prêtait à confusion.
En France, ces fonctions sont-elles activées par défaut ?
Non, en principe. Dans l'Espace économique européen (dont la France), au Royaume-Uni, en Suisse et au Japon, les fonctions intelligentes sont désactivées par défaut au titre du RGPD, et Google doit obtenir un consentement. Dans d'autres régions, comme aux États-Unis, elles sont activées d'office. Il reste utile de vérifier vos réglages.
Comment désactiver ces fonctionnalités dans Gmail ?
Dans les paramètres de Gmail, décochez « Fonctionnalités intelligentes dans Gmail, Chat et Meet », puis désactivez les « Fonctionnalités intelligentes dans Google Workspace » et « dans d'autres produits Google ». Ces réglages se trouvent à deux endroits différents ; il faut agir sur les deux pour un opt-out complet.
Existe-t-il une plainte contre Google à ce sujet ?
Oui, aux États-Unis. Le recours collectif « Thele contre Google », déposé le 11 novembre 2025 devant un tribunal fédéral, accusait Google d'avoir activé Gemini le 10 octobre 2025 sur Gmail, Chat et Meet sans consentement. Le 7 juillet 2026, la juge Noël Wise a rejeté la plainte faute de qualité pour agir, estimant que les plaignants n'avaient démontré aucun préjudice concret ; elle leur a toutefois laissé la possibilité de déposer une version amendée. Le fond n'a donc pas été tranché.
La CNIL a-t-elle déjà sanctionné Google pour Gmail ?
Oui. Le 1er septembre 2025, la CNIL a infligé à Google une amende de 325 millions d'euros, dont 200 millions à Google LLC et 125 millions à Google Ireland, notamment pour avoir inséré des publicités entre les courriels des utilisateurs de Gmail sans leur consentement, avec injonction de cesser sous six mois. C'est l'illustration que la protection des données en France repose sur la règle de droit, pas sur la bonne volonté des plateformes.
Pourquoi désactiver l'option ne suffit-il pas, selon l'auteur ?
Parce que le sujet dépasse le réglage individuel : il invite à informer ses proches et ses clients, à interroger ses prestataires sur l'usage des données, et à militer pour une régulation européenne forte sur l'entraînement des IA à partir de données personnelles.
Sources & méthodologie
- Malwarebytes (Correction),
- 9to5Google, Google says Gemini isn't trained on Gmail, pushing back on 'misleading reports',
- Vert, Google dément lire nos e-mails pour entraîner sa super IA Gemini,
- KultureGeek, Gmail se met à résumer les e-mails avec l'IA Gemini par défaut,
- classaction.org, Thele v. Google LLC,
- Bloomberg Law, Google Beats Suit Over Data Tracking by Gemini AI Assistant (rejet du recours Thele, 7 juillet 2026),
- CNIL, Publicités insérées entre les courriels et cookies : amende de 325 millions d'euros contre Google (1er septembre 2025),
- Top Class Actions,
- PC Gamer (citation de la porte-parole de Google),
- TechRepublic,
- Google (blog officiel) - Gmail entre dans l'ere Gemini,

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